Libre commentaire : l’Iran à la croisée des chemins

Par Francis HAMMER

Ce mardi 16 juin, une centaine de personnes s’étaient réunies  autour de la statue du général KLEBER à l’appel du collectif des Iraniens de Strasbourg.
Beaucoup d’étudiants dans l’assistance dont certains se cachaient le visage de peur de ne pouvoir revenir dans leur pays. Brandissant des pancartes avec l’inscription « Where is my vote » (où est passé mon vote), leur porte parole SEPIDEH NEYDAVOODI appelait en Persan et en Français  au soutien de ses compatriotes « qui se font massacrer pour réclamer leurs droits ».

Il faut dire que les récents évènements en IRAN dépassent largement le cadre de la politique intérieure de ce pays, et que les manifestations  vues à TEHERAN, mais aussi dans les autres villes Iraniennes, n’en sont plus à réclamer la victoire de Mir Hossein MOUSSAVI,  le candidat libéral réformateur et principal concurrent de Mahmoud AHMADINEJAD, président illuminé qui a amené son pays au bord du conflit sans pour autant tenir ses promesses d’un rétablissement d’une économie à la dérive.

Ce sont désormais les cris de « A bas la dictature » que l’on entend, de la part de manifestants qui, jour après jour, défient au péril de leur vie la police politique et  les sbires des mollahs.
Aujourd’hui ce sont les jeunes et les femmes qui sortent dans la rue. Combien sont-ils, nul ne le sait en Occident, tant il est vrai que la presse est empêchée de faire son travail en étant assignée à résidence ou renvoyée par le premier avion venu.

Il faut dire que les chiffres officiels de cette dernière élection rappellent furieusement ceux de 2005, à la différence près qu’ils sont comme le faisait remarquer fort justement Lucien SFEIR, fondateur des Cahiers de l’Orient, affectés d’un coefficient multiplicateur, qui ôtent toute cohérence et donc tout crédibilité aux résultats tels qu’ils sont présentés.
Il faut dire aussi qu’en 2005, cette incohérence était passée inaperçue, car nous étions en pleine Bushmania, et les Iraniens étant restés chez eux, l’actualité s’était portée sur d’autres théâtres.
Aujourd’hui, l’ampleur de ces manifestations qui n’ont pas cessé avec la clôture des élections, interrogent l’existence même du régime des mollahs tel qu’il s’est imposé en 1979 à la suite du renversement de la dictature du Shah.

Car la crise couve depuis longtemps.  Il y a 12 ans déjà, les espoirs de réformes s’étaient portés sur la candidature de Mohamad KHATAMI.
Mais que pouvait faire celui qui représentait la modernité des classes moyennes, les élites cultivées, et aussi cette diaspora qui, forte de plus de 4 millions de personnes, représente une force non négligeable au service du changement ?
Depuis plus de 30 ans, l’IRAN vit sous le régime de mollahs, un régime islamique, où tant l’exécutif que le législatif sont placés sous le contrôle sourcilleux des ayatollahs.
L’élection en 2005 de AHMADINEJAD venant après l’épisode KHATAMI, était en la matière, significative de la fuite en avant d’un régime incapable de traduire dans sa forme théocratique les aspirations d’un peuple à plus de libertés et plus de bien être.

Ce régime est aujourd’hui placé devant une double contradiction :

La première tient aux fondements de cette théocratie venue au pouvoir en détournant à son profit l’idéal de liberté et de démocratie qui avait permis de renverser le SHAH.
Se présentant comme un parti révolutionnaire, le régime des mollahs ne peut assurer sa légitimité que par les urnes, c’est-à-dire selon la logique qui est la sienne, en autorisant l’émergence de candidats qui soient tout à la fois l’expression d’une volonté populaire et celle du « changement dans la continuité ».
Cet exercice périlleux montre aujourd’hui ses limites, tant il est vrai que la politique aventuriste de AHMADINEJAD  ne correspond nullement à la  volonté des Iraniens de défendre leur indépendance et leur culture vieille de 5000 ans, tant il est vrai aussi que l’enrichissement et la corruption de nombre de mollahs les désignent comme les principaux responsables des tripatouillages électoraux de ces dernière années, dans un temps où les promesses électorales successives sont restées lettre morte.

La seconde contradiction tient au divorce croissant qui existe non seulement entre le peuple et les mollahs qui tiennent les rênes du pouvoir, mais également à celui qui sépare désormais toute une partie du bas clergé, soucieux de sortir par le haut de cette aventure théocratique, c’est-à-dire en évitant un bain de  sang qui s’ensuivrait au pouvoir de la rue et ruinerait dans la foulée ses espoirs de conserver à la religion un droit de cité dans un pays ou le chiisme doit aujourd’hui se défendre face à des pays arabes sunnites inquiets de la politique hégémonique de AHMADINEJAD  et de son guide suprême Ali KHAMENEI,véritable chef d’orchestre avec le Conseil des guides de la révolution ;

Dans ce jeu de billard à trois bandes, la candidature de Mir Hossein MOSSAVI, destinée  à pulvériser celle de KATHAMI, se retourne désormais contre ses auteurs.
L’enjeu n’est plus entre plus ou moins de réformisme au sein d’une seule et même faction, il est celui de l’existence du pouvoir lui-même, qui pour avoir voulu assoir son existence en jouant avec le feu, a réveillé les ardeurs démocratiques et la volonté de liberté des Iraniens, formant un des peuples les plus instruits et les plus évolués de tout le Moyen Orient, un peuple qui vit à 70% dans les villes, et dont sa jeunesse nombreuse et éduquée aspire à des standards plus conformes avec les nécessités d’une justice sociale et d’un développement économique qui se font attendre.

L’avenir de l’IRAN, se joue avec ces femmes, qui aujourd’hui s’émancipent, avec cette classe moyenne et cette jeunesse qui aspirent à prendre leur place et toute leur place, pour faire de l’IRAN, un pays moderne et éclairé, un pays capable de soutenir efficacement la placelui revenant sur l’échiquier international et sur la scène, ô combien délicate et compliquée, du théâtre Moyen Oriental. Théâtre ou la crosse d’un fusil n’est jamais loin de l’ombre portée des négociations butant sur la question Palestinienne à défaut d’avoir résolu celui d’un Panarabisme fourvoyé dans les impasses d’un Islamisme récurrent.

Texte publié sur ps.mundolsheim.over-blog.com le 16 juin 2009.

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